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LE BIG ENTRETIEN

AMMAN ABBASI, L’HOMME-ORCHESTRE DE L’ARKANSAS

À tout juste 29 ans, Amman Abbasi est un cinéaste singulier, libre et sincère. Ce qui n’est, somme toute, pas si courant.
ENTRETIEN avec un homme qui sait un peu tout faire.

AMMAN ABBASI

Vous avez produit, écrit, réalisé, et monté Stupid Things… en plus d’en avoir composé la bande originale. Vous avez dû beaucoup dormir à la fin, non ?

Vous savez, c’est marrant parce qu’avec mon frère, on a passé notre enfance à essayer de faire des films. Donc forcément, on faisait tout nous-mêmes, car on ne pouvait pas faire autrement. C’était une nécessité… Et maintenant que cela devient une activité professionnelle, je ne peux pas m’empêcher de rester dans le même état d’esprit. Bien sûr, en travaillant sur Stupid Things, je me suis entouré de collaborateurs très compétents et créatifs, et je dois d’ailleurs préciser que j'ai travaillé avec deux excellents monteurs, Dominic LePerriere et Michael Carter. Mais avoir une vision claire de ce que l’on veut vous permet de passer facilement de l’écriture à la musique, ou de la réalisation au montage. Tout cela est étroitement lié… et je crois que c’est ce qui fait la beauté d’un film.

Est-ce que tourner dans l’Arkansas était quelque chose d’important pour vous ?

C’était une évidence. C’est là que l’histoire prend sa source. J’ai toujours été confronté à la présence des gangs à Little Rock, la ville où j’ai grandi. Quand j’allais à l’école, j’étais souvent amené à les côtoyer, et ça se passait bien. On a toujours en tête ces images des gros gangs avec des ramifications partout qui n’existeraient que dans les grandes villes… Mais on en a une version différente dans l’Arkansas.

Quel a été le point de départ dans votre esprit ? Aviez-vous plutôt la volonté de raconter une histoire de gangs, ou bien celle d’un garçon qui doit apprendre à devenir un adulte ?

Les deux. Je voulais qu’on puisse s’identifier à Dayveon dans son initiation dans le gang, ou plus généralement, dans sa manière de s’intégrer dans un groupe. Quand on est jeune, la recherche de sa propre identité est quelque chose qui peut être vécu très intensément, et souvent les groupes, les bandes ou les gangs sont les endroits où votre personnalité se construit. Donc je voulais d’un côté, donner à voir ce qu’est réellement la vie d’un membre de gang du point de vue d’un jeune garçon comme Dayveon, mais j’avais aussi le désir d’explorer la notion d’appartenance, de raconter ce que c’est que ce besoin d’affiliation à un groupe, qu’on a tous plus ou moins ressenti étant jeunes.

Il y a presque un aspect documentaire dans votre film. Avez-vous fait beaucoup de recherches sur les gangs pour pouvoir construire vos personnages ?

C’est vrai. Mes recherches ont commencé lorsque je travaillais comme caméraman et monteur pour un documentaire sur les gangs à Chicago. Lorsqu’on ne tournait pas, j’allais parler aux jeunes du coin, et ça m’inspirait pour les personnages et l’histoire que je voulais construire. Quand je suis rentré en Arkansas, j’ai organisé tous les jours des ateliers avec des membres des gangs pour travailler mon script. Ils me disaient sans détour ce qui correspondait à leur réalité et ce qui ne collait pas. Le script est en grande partie fondé sur leurs expériences et leurs trajectoires personnelles.

« C’EST DANS L’ARKANSAS QUE L’HISTOIRE PREND SA SOURCE. C’ÉTAIT UNE ÉVIDENCE DE TOURNER LÀ-BAS»

Aucun de vos acteurs n’avait d’expérience de comédien avant votre film. Comment construit on un tel casting ?

Je savais dès le départ que je ne voulais pas d’acteurs professionnels. Alors j’ai appelé John Williams et Karmen Leech, deux amis directeurs de casting. Ils sont venus à Little Rock plusieurs fois et on a commencé à frapper aux portes, à aller parler aux gens dans les restaurants… On avait vraiment une approche quantitative : on voulait voir le maximum de personnes. Ce processus a duré plusieurs mois et il a été difficile de trouver Devin Blackmon, l’interprète de Dayveon. Lorsqu’on l’a vu, nous avons tout de suite su qu’il avait ce qu’il fallait pour porter le film sur ses épaules. Pour Lachion Buckingham, qui joue le personnage de Mook, c’est encore une autre histoire : au début, il m’aidait à organiser mes ateliers avec de jeunes membres des gangs. À cette époque, il devait simplement m’aider à produire le film. Puis, à mesure que les ateliers se succédaient et que les personnages de Stupid Things se construisaient, il a été de plus en plus impliqué. Il s’est véritablement transformé pour incarner Mook. Une fois tous les interprètes du film choisis, nous avons répété une à deux heures tous les jours durant quatre mois. Parfois ça ressemblait beaucoup à du théâtre, mais c’était un passage obligé car lors du tournage, le processus créatif est très fragmenté, et les acteurs doivent tout de suite être capables de se projeter pour restituer l’émotion de la scène.

Pouvez-vous nous expliquer comment vous avez travaillé sur la musique de Stupid Things ? Quelle place vouliez-vous qu’elle ait dans le film ?

Souvent, dans mes phases d’écriture ou de réflexion, je me pose au piano et je laisse mes doigts se balader sur les touches. Parfois, il arrive que mes pensées et la mélodie soient en symbiose… Lorsque ça arrive, je le sais tout de suite. C’est quelque chose d’incontestable. Je ne sais pas comment l’exprimer, mais je peux le sentir. C’est de l’ordre de l’évidence. C’est comme ça qu’est né la B. O. de Stupid Things, au fil de l’écriture du script… De temps en temps, la musique aidait l’histoire à se construire, et d’autres fois c’est l’histoire qui engendrait la mélodie. Je crois qu’un film doit se construire selon ce paradigme : il faut le penser comme un tout. Pendant les répétitions, je jouais au casting la mélodie du film, et je pense que ça nous aidait à tous être ancrés dans une même réalité : celle de Stupid Things. Ce qui est intéressant à noter, c’est que durant le processus de production, j’ai joué certaines mélodies à mon directeur photo que je n’ai au final pas utilisées dans le film. Comme si le fait de soustraire la musique à certains endroits créait le rythme des plans et du montage.

Travaillez-vous déjà sur votre prochain projet ?

Tout à fait. Sans en dire trop, cela aura à voir avec la notion d’identité.

Au cinéma le 27 septembre 2017

What’s up Martin Koolhoven ?

« JE VEUX TRANSPOSER LE GENRE DU FILM NOIR DANS LE JAKARTA DE L’APRÈS-GUERRE »

Après le western, Martin Koolhoven s’attaque au film noir. Le réalisateur de Brimstone nous dévoile le projet sur lequel il travaille.

MARTIN KOOLHOVEN

«J’ai toujours beaucoup aimé la façon dont certains réalisateurs pouvaient s’emparer d’un genre et le transposer dans un environnement totalement différent. Jean-Pierre Melville, par exemple, s’est emparé du film de gangster américain, en a fait quelque chose d’extrêmement moderne en France. John Hillcoat, avec The Proposition, avait déplacé l’univers du western américain dans le bush australien.
Mon projet à moi est de faire voyager l’univers du film noir jusqu’à Jakarta, en Indonésie, juste après la Seconde Guerre mondiale. Il y a une dizaine d’années, j’avais travaillé sur un projet qui avait comme sujet Raymond Westerling (un officier hollandais de la Royal Netherlands East Indies Army) et j’ai fait beaucoup de recherches sur cette période au cours de laquelle l’Indonésie devint indépendante.

« COMME DANS BRIMSTONE, L’HISTOIRE SERA COMPLEXE ET PROBABLEMENT NON LINÉAIRE, MAIS JE RÉFLÉCHIS ENCORE À LA MANIÈRE DE CONSTRUIRE CETTE STRUCTURE »

Après 1945, il y avait de nombreuses parties prenantes à ce processus, et tout autant de perspectives avec un point de vue propre à comprendre. J’ai alors eu l’idée de dépeindre cette période de façon un peu plus abstraite : une histoire criminelle impliquant trois personnages différents.

J’ai situé le projet en 1946, au moment où l’Indonésie se déclare quasiment indépendante : les Japonais l’avaient quitté (au moins la plupart d’entre eux), les Britanniques étaient chargés d’y restaurer l’ordre (tout en voulant quitter le pays) et les Hollandais se retiraient discrètement (mais n’acceptaient pas la souveraineté de l’Indonésie). On ne retrouvera pas ça directement dans le film, mais je me servirai de ce contexte comme toile de fond de mon thriller. Trois personnages, trois points de vue distincts, pour un film noir dans le Jakarta de l’après-guerre.
Comme dans Brimstone, l’histoire sera complexe et probablement non linéaire, mais je réfléchis encore à la manière de construire cette structure. Son titre de travail à l’heure actuelle est Batavia (l'ancien nom de Jakarta) mais je changerai certainement pour un titre plus compréhensible à donner à ce thriller excitant et sexy, avec des femmes fatales, des traîtres diaboliques, des flics corrompus et des héros sur la corde raide

Disponible en BLU-RAY, DVD et VOD

COMPLÉMENTS

■ Scènes coupées

■ Entretiens avec Dakota Fanning, Guy Pearce, Kit Harington et Martin Koolhoven

■ Junkie XL : secrets de compositeur

■ Galerie photos

What’s up Éric Cherrière ?

« JE SOUHAITE RÉUNIR LES LECTEURS DE VICTOR HUGO ET LES PASSIONNÉS DE JEUX VIDÉO »

ÉRIC CHERRIÈRE

Deuxième long-métrage d’Éric Cherrière, après Cruel (Grand Prix à Cognac en 2016), par ailleurs auteur des deux romans noirs, Je ne vous aime pas et Mademoiselle Chance, Ni Dieux Ni Maîtres est un western médiéval, un film d’aventures qui résonne avec nos vies d’aujourd’hui : les armes que les héros choisissent ou non de tirer de leurs fourreaux sont une métaphore des choix qui se posent à nous chaque jour : subir ou faire front.
S’inspirant à la fois de La Rage Du Tigre de Chang Cheh, de La Source de Ingmar Bergman, le film campera un Moyen Âge fantasmé et crépusculaire, régi par sa dramaturgie propre et théâtre de l’affrontement qui va se jouer sur les quelques heures que dure le récit. Le casting sera porté par Saleh Bakri, Jenna Thiam, Pascal Greggory et Edith Scob.

EN TOURNAGE FIN 2017

MEMORY LANE
LOS ANGELES PAR FABRICE DU WELZ

LOS ANGELES, DES LUMIÈRES ET DES OMBRES

Fabrice Du Welz raconte son Los Angeles. Celui dont il est tombé amoureux sur le tournage de Message from the King.

FABRICE DU WELZ

«Los Angeles a été un choc et une révélation. D’est en ouest, du nord au sud, la ville est un assemblage incroyable de quartiers, de communautés et de cultures. Une ville plombée par un soleil noir, peuplée de fantômes, d’illuminés et de postulants à la gloire en quête d’or et d’absolu.
Une ville qui sent l’orange et le jasmin, dépravée, criarde, pleine de panneaux publicitaires et de surenchère vulgaire. Une ville comme un cri, construite dans un désert, faite de rêves et d’illusions, malpropre et tellement propre à la fois. C’est une ville absolument moderne, une ville paradoxe où le pire côtoie le meilleur. L’Eden et l’enfer.
Un endroit où il est possible de skier le matin et de finir la journée à la plage.
Une ville sauvage pleine de pulsions, une terre de contrastes, aux allures de paradis terrestre, prête à être engloutie à n’importe quel moment et qui s’étend inexorablement sur le fil ténu d’une démesure baroque.
L.A. c’est déjà Blade Runner et c’est une ville que j’aime. Profondément

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INSPIRATIONS POUR


MESSAGE FROM THE KING


PAR FABRICE DU WELZ

HARDCORE

de Paul Schrader

C’est un de mes films préférés. Il contient tout ce que j’aime au cinéma, un personnage en proie à une grande confusion existentielle perdu dans un monde interlope et sauvage et qui cherche une issue mystique à sa quête. La représentation du L.A. des années 80 par Schrader est phénoménale de réalisme et absolument terrifiante.

THE LONG GOOD FRIDAY

de John MacKenzie

Grand film injustement peu connu, film de gangsters anglais par excellence porté par des acteurs de génie, Helen Mirren et Bob Hoskins en tête, THE LONG GOOD FRIDAY est essentiel au film noir contemporain.
Un film visuellement sobre, froid et réaliste qui nous plonge dans les tourments d’un homme qui veut s’affranchir des frontières entre l’ancien et le nouveau monde.

SHAFT

de Gordon Parks

Comme pour GET CARTER, le film est devenu un classique, principalement pour sa dimension sociale et documentaire d’un New-York qui n’existe plus aujourd’hui. Un des films essentiels de la Blaxploitation transcendé par un acteur fascinant, Richard Roundtree et une B. O. d’exception composée par Isaac Hayes.

CHINATOWN

de Roman Polanski

À mes yeux, personne mieux que Polanski n’a dépeint, compris et transcendé aussi justement L.A. Comprendre L.A., c’est regarder CHINATOWN cent fois pour finalement se dire que la clef de l’énigme est contenue dans la conclusion du film : « Forget it Jake, it’s Chinatown. »

GET CARTER

de Mike Hodges

Pratiquement ignoré à sa sortie, GET CARTER est aujourd’hui un film monument, un filmsocle du « revenge thriller » anglais. Un film à la grande valeur sociale, historique et quasi documentaire qui nous plonge dans une Angleterre sordide et populaire. (Hodges était surtout un documentariste.)

Disponible le 4 OCTOBRE en BLU-RAY, DVD et VOD

« Quand il pleut, l’eau ne lave rien : l’odeur d’égout persiste, et Jacob King apprend, à ses dépens, que Los Angeles est une ville pieuvre, qui se referme sur ses victimes. Dans les saunas, les McDo, les motels pourris, les claques sordides, voici la lie de la terre. C’est beau. C’est affreux. C’est du sacré cinéma. Mieux : du cinoche d’enfer. » - L'OBS

COMPLÉMENTS

■ Making-of

■ Commentaire audio de Fabrice Du Welz et Manuel Chiche

LIEU

Colonna, créateur de pizza

Bon, c’est vrai, c’est un peu notre QG… mais les pizzas y sont délicieuses. On est obligé de citer Ryan Gosling, que nous y avions amené au moment de la sortie de Lost River : « It was so good I almost cried » (c’était tellement bon que j’en avais les larmes aux yeux). Et si Ryan, un homme de goût, le dit…
34 rue Lemercier, 75017 Paris

http://www.colonnacreateurdepizza.fr

MUSIQUE

Date with Elvis, First Date

Vous aimez les Black Keys ou, disons, les Kills ? Vous avez de grandes chances d’aimer le duo marseillais Date with Elvis.
Les guitares sont lourdes, la voix puissante, les touches électro fines et discrètes, et leur rock garage est imbibé d’influences blues.
Premier album le 15 septembre.

http://datewithelvis.com/

EXPO

Ed Van der Elsken, La vie folle

Décidément, il y a souvent de belles choses au Jeu de Paume. Là, focus sur le photographe néerlandais Ed van der Elsken. On ne connaissait pas. C’est formidable. Pour ceux qui veulent tester avant, un certain nombre de photos sont exposées dans le passage glauque du souterrain de la gare Saint Lazare. Mais ne perdez pas trop de temps, ça se termine le 24 septembre ! À signaler, le très beau catalogue de l’expo, publié aux éditions Xavier Barral.

http://www.jeudepaume.org/

LIVRE

La rue, de Ann Petry

Chez Belfond, dans la collection Vintage, nous vous recommandons La Rue, le superbe roman de Ann Petry qui raconte le combat d’une mère célibataire afro-américaine qui tente de s’élever au-dessus de sa condition dans le Harlem des années 1940.
Poignant et édifiant.

http://www.belfond-vintage.fr/